POLICY BRIEF
POLICY BRIEF 1 / 2015 | SOCIAL INNOVATION THROUGH LIFE COURSE RESEARCH
La perspective du parcours de vie dans les politiques sociales

La perspective du parcours de vie dans les politiques sociales

Quelle utilité ? Quelle utilisation ?

Auteur·e(s): Pascal Maeder

La perspective du parcours de vie peut :
  • poser les principes directeurs de politiques sociales visant des personnes et des groupes sociaux rendus vulnérables suite aux effets à long terme d'événements et de situations de vie critiques
  • soutenir la demande de structures de support qui augmentent la capacité des gens à surmonter des situations de vie difficiles en s’appuyant sur des mécanismes compensatoires démontrés par la psychologie du développement
  • offrir l’accès à des méthodes particulièrement avancées en sciences sociales pour évaluer des processus sociaux à long terme et mesurer les besoins d’intervention et d’amélioration

Alors que les politiques sociales traditionnelles s’éparpillent dans un ensemble hétérogène de mesures «du berceau au tombeau», la perspective du parcours de vie propose un cadre d’action qui prend en considération les liens qui existent entre les étapes successives et les différents domaines de la vie. Cette perspective considère le développement humain de manière globale, liant les aspects physiques et psychiques des individus à leur contexte social, culturel et historique. Elle examine les conséquences cumulatives et à long terme que les individus, familles et groupes sociaux subissent suite à des événements et situations de vie critiques. Elle ouvre des voies novatrices en sciences sociales et en psychologie pour l’étude de thèmes tels que l’inégalité sociale, la pauvreté, le chômage, la discrimination, le burn-out, la santé physique et mentale, la transition formation-travail, la vieillesse, la parentalité, le divorce ou la perte d’une personne proche. Elle produit des connaissances fondées sur des résultats de recherches scientifiques et informe le débat public ainsi que l’ensemble des milieux politiques, administratifs, associatifs, éducatifs et d’entraide impliqués dans le domaine de la politique sociale et les champs multiples d’activités associées. Outre ces connaissances de base au service de l’innovation sociale, la perspective du parcours de vie ouvre l’accès à des moyens et méthodes de pointe développés en sciences sociales pour l’analyse de développements sociaux et de dispositifs de politiques sociales: elle se base pour cela sur des données longitudinales issues d’enquêtes répétées, permettant de générer des mesures précises d’évaluation et d’identifier le potentiel d’amélioration, l’objectif final étant l’optimisation des prestations et des coûts sociaux.

L’innovation sociale par le biais de la recherche sur les parcours de vie

La plupart des événements significatifs et situations marquantes de la vie conduisent à des effets à long terme. Prenons l’exemple de l’école : elle transmet des connaissances et des compétences sans lesquelles les individus pourraient être confrontés à des difficultés ultérieures dans leur vie professionnelle et privée. Ou prenons l’exemple de la perte d’un enfant : dans l’immédiat, cette épreuve peut mener à la dépression et entraîner des difficultés professionnelles ; à long terme elle prive aussi les parents âgés et fragilisés d’une source vitale de soutien émotionnel et matériel.

Les politiques sociales portées par la perspective du parcours de vie puisent dans les apports des sciences sociales et de la psychologie pour étudier ce type d’effets à long terme et les processus qui y conduisent. Pour la recherche sur les parcours de vie, il ne s’agit pas de comprendre seulement ce qui s’est passé, mais d’analyser les événements et situations de vie dans leur dimension temporelle en étudiant les dynamiques qui induisent des changements et des continuités à travers les différents domaines de la vie. Pour cela, elle s’appuie sur des données longitudinales, des enquêtes répétées et des modèles statistiques de pointe pour chercher des liens, des fréquences, des regroupements et des schémas en termes d’éducation, d’emploi, de résidence, de revenu, de protection sociale, d’âge, de relations personnelles, de famille ou de santé, ces différentes catégories pouvant être reliées.

En adoptant une vue à long terme, la perspective du parcours de vie permet d’identifier différents types de dynamiques : des effets de cohortes, des phénomènes d’enchaînement (ou « séquences ») menant à des situations de vie difficiles, des conjonctions de facteurs qui à terme peuvent causer des problèmes graves, des éléments perturbateurs ou facilitateurs qui entravent ou favorisent l’emploi ou la formation, ou certains types de comportements qui s’écartent des trajectoires ordinaires. Compte tenu de l’ampleur et de la richesse des éclairages dégagés par cette approche, la perspective du parcours de vie peut constituer un instrument particulièrement puissant pour évaluer des politiques sociales, les développer et innover, identifier des insuffisances, anticiper les besoins de sécurité sociale, optimiser les dispositifs actuels et générer de nouvelles politiques sociales.

Pour une appréciation des évaluations et enquêtes conduites par le PRN LIVES, consultez par exemple :

Vulnérabilité et Sécurité Sociale

De manière générale, les systèmes de sécurité sociale n’assurent leur protection qu’une fois le risque advenu. Du point de vue de la perspective du parcours de vie, les vulnérabilités manifestes sont donc les seules couvertes, alors que leur état latent n’est pas pris en considération, au détriment de la personne concernée (qui souffre) et de la société (qui paie). Rapporté à l’image de la circulation routière, ce serait comme si un feu de signalisation passé au rouge donnait droit à l’intervention des secours, mais que le feu orange n’appelait pas à être prudent. En tenant compte des feux rouges et orange, et donc des vulnérabilités manifestes et latentes, la perspective du parcours de vie oriente les systèmes de sécurité sociale vers des cadres de référence qui donnent la priorité à la prévention et aux mécanismes de compensation. En effet, la psychologie du développement montre que les dynamiques de gains et de pertes ne peuvent être appréhendées qu’en considérant les interactions qui existent entre les différents domaines de la vie.

La recherche sur les parcours de vie porte l’attention sur le caractère dynamique des risques. A long terme les risques s’amplifient ou se réduisent en fonction de situations de vie changeantes et l’apparition de nouveaux événements. Il peut y avoir des phrases où les individus se retrouvent fragilisés sans pour autant avoir droit à des prestations d’aide sociale. Certaines vulnérabilités, telles que l’analphabétisme, demeurent invisibles pendant des années jusqu’à ce que des événements ou des situations de vie critiques, comme la perte d’un emploi, mènent à des conséquences graves et persistantes pour les personnes concernées et la société en général. La perspective du parcours de vie suggère donc que des moyens adéquats, comme par exemple la formation continue, pourraient prévenir l’accumulation de désavantages et le recours aux prestations sociales. Certaines vulnérabilités, comme la marginalisation sociale qui freine l’intégration professionnelle des jeunes, pourraient être surmontées en renforçant les ressources psychosociales des personnes dans un autre domaine de vie (à travers la pratique d’un sport d’équipe par exemple).

Pour des travaux de recherche pertinents du PRN LIVES sur ces questions, veuillez consulter par exemple :

Des transitions et des vies plus longues

L’espérance de vie et les transitions importantes telles que l’entrée dans la vie active, la transition à la parentalité et le vieillissement ont subi des changements considérables ces dernières décennies. L’école obligatoire ne mène ainsi plus directement à l’usine, mais débouche sur un large éventail de passerelles, de stages ou de formations secondaires supérieures. Il en va de même pour la maternité, qui est désormais davantage liée à un parcours professionnel ininterrompu, quoique souvent à un taux d’activité réduit, alors que les hommes commencent à peine - et de manière minoritaire - à réduire leur taux de travail pour des raisons familiales. Enfin, comme exemple singulièrement révélateur du changement social, il convient de rappeler l’accroissement considérable de l’espérance de vie moyenne. Celle-ci a complétement changé la manière dont est vécu et compris l’âge de la retraite depuis l’instauration de l’assurance-vieillesse en Suisse et ailleurs.

Ces changements profonds de la société appellent à un renouvellement des politiques sociales. Du point de vue de la perspective du parcours de vie, il convient notamment de prendre en considération le nombre croissant d’effets à long terme consécutifs à l’expansion continuelle de l’espérance de vie. Les résultats de recherche montrent, par exemple, que les activités de loisirs à l’âge adulte peuvent avoir un impact bénéfique sur les capacités cognitives des mêmes individus une fois âgés. Ne serait-il donc pas pertinent d’introduire comme mesure de politique sociale des congés professionnels (sabbaticals) en milieu de carrière pour favoriser une vie plus longue et plus saine ? Par ailleurs, vu le nombre croissant de parents séparés qui vivent à la limite ou au dessous du minimum vital et qui doivent faire face à des retraites tout aussi précaires en raison du financement insuffisant de leur prévoyance vieillesse, ne faudrait-il pas promouvoir davantage les carrières féminines afin d’améliorer la qualité de vie des personnes concernées ainsi que l’état des finances publiques ?

Pour ce type de questionnement, la perspective du parcours de vie génère des connaissances basées sur des recherches scientifiques qui répondent aux changements démographiques et sociaux actuels. Ces connaissances pourraient être utiles pour l’élaboration et le développement de dispositifs de politique sociale, et inspirer des approches novatrices pour la mise en œuvre d’institutions de prévoyance sensibles au parcours de vie, comme la valorisation du bénévolat ou de nouvelles formes d’organisation du temps qui faciliteraient la conciliation travail-famille.

Pour des recherches du PRN LIVES qui traitent de ces sujets, veuillez consulter par exemple :

Suggestions de lectures :

Sapin, M., Spini, D., Widmer, E.. (2014). Les parcours de vie. De l'adolescence au grand âge. Le savoir suisse (2nd éd.). Lausanne: Presses polytechniques et universitaires romandes.

Sapin, M., Spini, D., Widmer, E.. (2010). I percorsi di vita. Dall'adolescenza alla vecchiaia. Bologna - Italia: Il Mulino

Settersten, R.A., Jr. (ed.). (2003). Invitation to the Life Course: Toward New Understandings of Later Life. Amityville: Baywood

Naegele, G. (ed.). (2010). Soziale Lebenslaufpolitik. Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften

LIVES Impact (ISSN: 2297-6124) publie régulièrement des notes de synthèse portant sur des recherches issues du Pôle de recherche national LIVES « Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie » (PRN LIVES). Ces notes s’adressent à un public professionnel actif dans la politique sociale et les champs d’action associés.

Editeur: Pascal Maeder, responsable du transfert de connaissances, pascal.maeder@hes-so.ch

Archives: https://www.lives-nccr.ch/fr/page/lives-impact-policy-briefs-n1676