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Serge Paugam: "Le taux de pauvreté en Suisse n'est pas négligeable"

Le sociologue français, grand spécialiste de la question de la précarité, sera présent au Colloque Pauvreté à Lausanne le 12 octobre 2012. Il dévoile ici quelques uns des thèmes de sa conférence.

Directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et directeur de recherche au CNRS, responsable de l'Équipe de Recherches sur les Inégalités Sociales (ERIS), Serge Paugam est l'invité vedette du Colloque Pauvreté qui se tient à Lausanne du 11 au 12 octobre 2012. Interview.

La Suisse est plus connue pour sa richesse qu’à travers ses pauvres. Quelle est votre vision de ce pays, vu de France?

J’ai étudié le cas de la Suisse dans mon livre sur «Les formes élémentaires de la pauvreté». La pauvreté dans votre pays a souvent été cachée, un peu comme si, par principe, il ne pouvait pas y avoir de pauvres. Pendant longtemps, le doute a subsisté dans les esprits. Aujourd’hui, les études plus nombreuses et plus régulières permettent de mieux définir cette notion, de l’appréhender statistiquement et d’en débattre aussi bien à l’Université que dans les autres sphères de la société. Je fais toutefois l’hypothèse que pour beaucoup de Suisses, le phénomène de la pauvreté reste encore marginal, même si, dans la réalité, la Suisse, comme les autres pays européens, est touchée par la crise et que le taux de pauvreté n’y est pas négligeable (environ 17%, si l’on se réfère à la définition monétaire conventionnelle de 60% du revenu médian).

Votre conférence s’intitule «Rupture des liens sociaux, trajectoires biographiques et déterminants sociaux». Pouvez-vous en dévoiler le contenu en quelques mots?

Mon intervention prendra appui sur les travaux que je mène depuis plusieurs années, aussi bien ceux qui concernent l’analyse du processus de disqualification sociale et des différentes phases que le caractérisent que ceux, plus récents, qui renvoient plus spécialement à la théorie des liens sociaux. J’essayerai de reprendre certaines questions méthodologiques que pose l’analyse des trajectoires biographiques de personnes en situation de pauvreté ou de précarité et d’y répondre à partir d’exemples concrets. Il s’agira aussi de vérifier la thèse des ruptures cumulatives de liens sociaux à partir de la typologie que j’ai élaborée (lien de filiation, lien de participation élective, lien de participation organique, lien de citoyenneté).

Pouvez-vous donner des exemples concrets de ces ruptures cumulatives?

Dans le récit de personnes qui font l’expérience de la disqualification sociale, il est possible de repérer, selon la phase dans laquelle elles se trouvent, des ruptures qui se sont produites à un moment donné de leur vie et qui en ont engendré d’autres et des ruptures dont on peut dire qu’elles sont susceptibles de se traduire très vite par un engrenage de difficultés nouvelles. Dans nos sociétés, c’est souvent la rupture du lien de participation organique, dont le chômage de longue durée est l’expression, qui est à l’origine d’autres ruptures. Le chômage affecte en effet très souvent les relations familiales et rend parfois difficile les solidarités, mais il peut toucher aussi la vie du couple, la sociabilité élective à travers notamment la vie associative. Il se traduit également par une perte de confiance dans les institutions publiques et un recul de la participation citoyenne au moment des élections par exemple. Mais mes travaux ont également montré que ce cumul de ruptures peut se produire à partir du moment où l’individu, bien qu’ayant un emploi, est touché par la précarité professionnelle.

Vous dites que renforcer le lien social passe par une action visant à renforcer chacun des quatre types de liens sociaux en organisant leur mise en relation…

Oui, car les quatre types de liens, à partir du moment où ils s’entrecroisent, constituent le socle à partir duquel l’intégration sociale est possible. Chaque type de lien est défini de façon spécifique dans chaque société tant il se fonde sur un ensemble de normes partagées, mais chaque société organise aussi de façon normative l’entrecroisement de ces quatre types de liens. C’est ainsi qu’on peut parler d’un régime d’attachement propre à la société dans laquelle on vit. Les travaux que je mène actuellement consistent à étudier de façon comparative ces différents régimes. J’ai bien conscience que les solutions préconisées dans tel ou tel régime peuvent ne pas être appropriées dans tel ou tel autre. Dans les pays d’Europe continentale, le régime d’attachement est historiquement fondé sur le principe de l’intervention multi-solidaire, c’est-à-dire fondée sur la force des quatre types de liens sociaux et la recherche d’un équilibre entre eux. Mais aujourd’hui la fragilité de chacun d’entre eux fragilise le régime d’attachement lui-même. C’est pour cette raison que j’ai écrit dans «Repenser la solidarité» qu’il faut agir pour que chaque type de lien s’entrecroise réellement avec les autres et permette ainsi l’intégration solidaire de tous les membres de la société.

Quelles pistes donner alors aux acteurs politiques et sociaux?

Un régime d’attachement n’est pas l’œuvre exclusive de l’Etat, du moins tant que l’on se réfère à une conception démocratique de l’exercice du pouvoir et que l’on accorde à l’Etat un rôle prioritaire d’animation et de recherche de consensus entre les différentes forces, souvent contradictoires, qui représentent le corps social. Dans chaque société, les représentations ainsi que les normes sociales évoluent sans cesse. Il est donc possible de faire évoluer et de renforcer la conscience de la solidarité comme fondement de toute vie sociale. Les acteurs politiques et sociaux y contribuent parfois sans le savoir, mais très souvent aussi en élaborant des politiques qui s’inspirent directement de la solidarité en référence aux différents types de liens sociaux.

Vous avez montré que les fondements du lien social sont la protection ET la reconnaissance. Partant du constat de la stigmatisation actuelle des personnes assistées, considérées comme paresseuses, incompétentes et abusant du système, quelles formes de valorisation est-il possible d’activer afin que la solidarité collective envers les plus démunis ne s’effondre pas?

Chacun de ces liens dans son expression précaire correspond à une épreuve problématique: le lien de filiation renvoie à l’épreuve potentielle de la déchéance parentale – pensez aux parents à qui on retire les enfants, considérés comme de mauvais parents, incapables de s’occuper de leurs enfants, ils sont infériorisés; le lien de participation élective (couple, réseaux d’amis), cela renvoie à l’épreuve du divorce ou de la séparation, mais aussi à l’épreuve du rejet dans les groupes, de l’abandon, de la rupture du lien d’amitié; dans le lien de participation organique, l’épreuve clé, c’est le chômage, et enfin dans le lien de citoyenneté, on trouve des épreuves sous l’angle de l’exil, de la perte des droits relatifs à une inscription citoyenne dans une nation donnée.
Renforcer la solidarité collective envers les plus démunis revient à combattre au moins autant le déficit de protection que le déni de reconnaissance dont ils font l’expérience au quotidien. Toute action qui s’inspire de cette double exigence et en cherche la traduction pratique dans toutes les dimensions de l’intervention solidaire a toutes chances d’aboutir à de bons résultats. Malheureusement, très souvent l’action est pensée en termes bureaucratiques et définie en fonction d’objectifs quantitatifs et catégoriels à atteindre.

Vous avez également constaté qu’il existe des formes de résistance collective à la pauvreté dans les quartiers défavorisés, et déclaré qu’il fallait écouter les démunis. Quels sont les messages que vous aimeriez relayer?

Le moteur de l’inégalité se situe aujourd’hui non plus exclusivement entre groupes sociaux intégrés et rivaux dans la lutte pour le partage des bénéfices, mais dans les ratés du processus d’intégration sociale lui-même qui contribuent à hiérarchiser la population tout au long d’un continuum qui oppose deux pôles extrêmes: celui de la force cumulative des quatre types de liens sociaux qui prédispose à une intégration sociale stabilisée et celui de la faiblesse cumulative de ces liens, voire de la rupture de certains d’entre eux, qui se traduit par un déficit de protection et un déni de reconnaissance. Dans ce pôle de la faiblesse cumulative des liens, il existe des modes de résistance à la disqualification sociale. Face à l’épuisement du lien de participation organique et du lien de citoyenneté, la compensation est souvent recherchée dans les ressources potentielles de lien de participation élective, celui que l’on peut encore mobiliser dans les réseaux communautaires souvent organisés sur la base du quartier de résidence. La conflictualité se développe sur fond d’éclatement des collectifs traditionnels et se fonde sur des formes d’expression plus spontanées et aussi plus violentes, comme nous avons pu le constater en France au moment des émeutes urbaines de 2005. Face à de telles expressions du malaise social des banlieues, il est fondamental d’essayer de comprendre et d’interpréter ce que les plus démunis ont à dire et de traduire ces revendications – qui restent souvent informulées – en termes politiques.