"Des principes à la pratique" : la sensibilisation aux questions de genre a été un vrai succès

Virginia Valian, professeure de psychologie au Hunter College de New York, et Denise Sekaquaptewa, professeure de psychologie à l’Université du Michigan, étaient les invitées des universités de Genève et de Lausanne du 27 au 29 novembre 2013. Leur mission : transmettre quelques outils de promotion de l’égalité aux hiérarchies des deux institutions et autres milieux concernés. Une initiative du Pôle de recherche national LIVES et des Bureaux de l’égalité des universités, à retrouver également en version audio.

Aéroport de Genève, lundi 25 novembre au matin. Virginia Valian est attendue avec le petit carton à son nom prêt à être brandi. Soudain une petite dame en long manteau sombre déboule, valise à roulettes au poing. D’après les photos, c’est elle. Mais pas le temps de montrer le carton, il faut vite la rattraper. Malgré le jetlag, cette chercheuse chevronnée pose déjà des questions. Un peu de repos dans son hôtel, et dès la fin de matinée nous enchaînons les questions-réponses.

La professeure de psychologie ne vient pas seulement pour dire ce qu’elle sait. Elle vient pour partager un savoir, pour échanger, mais aussi pour comprendre comment la promotion des femmes fonctionne en Suisse, dans nos institutions. Nous causons statistiques, étapes de la progression des carrières universitaires, Programme fédéral Egalité, recherches, plans d’actions égalité. Très vite, elle comprend la complexité de notre système. Toujours très curieuse, et surtout avec cette envie de pouvoir toucher son public, elle demande qui seront précisément les personnes qui vont assister au premier atelier prévu le surlendemain. Elle rentre à l’hôtel avec une pile de notes et de documents à compulser.

Mardi 26 novembre, c’est Denise Sekaquaptewa qui débarque. Grande mince, très posée, elle observe et questionne également. Nous allons voir la salle et préparons la séance du lendemain, parlons organisation de l’espace autant qu’égalité… Elles rentrent pour mettre au point leurs interventions.

Participation de haut-niveau

Mercredi 27 novembre, 13h15, c’est le jour J dans la salle 408 du bâtiment Uni Dufour de l’Université de Genève. Vingt-sept personnes sont présentes : le rectorat dans son ensemble, les doyen-ne-s ou leurs remplaçant-e-s, des professeur-e-s, parmi lesquels le co-directeur et des chercheurs du PRN LIVES, ainsi que quelques membres du corps intermédiaire plongés dans la thématique.

Les deux conférencières puisent de nombreux exemples dans plusieurs recherches sur les perceptions des différences de genre, ainsi que dans leur propre expérience de la promotion de l’égalité. Les participant-e-s posent des tas de questions, discutent beaucoup durant les moments de travail en groupe.

Le jour suivant à l’Université de Lausanne (UNIL), salle du Château de Dorigny, trente-et-une personnes ont répondu au même appel : une doyenne, beaucoup de professeur-e-s, dont le directeur et la vice-directrice du PRN LIVES et d’autres membres du pôle. A nouveau les questions fusent, la matinée est très interactive.

Le soir, après une introduction très engagée par le recteur de l’UNIL et la vice-rectrice pour la relève académique et la diversité - elle-même aussi membre de LIVES, Virginia Valian s’adresse à un plus large public, très majoritairement féminin. Sa conférence est intitulée du même nom que son best-seller paru en 1998 : « Why so slow ? » (Pourquoi si lentement ?)…

Former les formateurs

Vendredi 29 novembre enfin, toujours à Lausanne, c’est au tour de l’atelier de formation des formateurs d’être mené tambour battant par les deux chercheuses avec une quarantaine de participant-e-s venu-e-s de toute la Suisse, impliqué-e-s dans des programmes « égalité » aux niveaux universitaire, fédéral ou cantonal. Des tuyaux sont échangés, des contacts noués.

Durant cette rencontre, Denise Sekaquaptewa explicite la manière de travailler à l’Université du Michigan. Elle évoque par exemple le Stride Committee du programme ADVANCE, composé d’une douzaine de membres issus de toutes les facultés, des directions de département, des doyen-ne-s et autres professeur-e-s, amenés à siéger dans des commissions de nomination: « Nous étions avant cela déjà toutes et tous concernés par les questions d’égalité, mais ce que nous avons réalisé en nous réunissant, quand nous avons vraiment commencé à regarder les chiffres et à nous écouter les uns les autres, c’est que nous ne savions pas vraiment ce qui se passait. En réalité, nous étions assez naïfs… »

Que retenir ?

Les deux chercheuses rejettent quelques affirmations communément admises pour expliquer la stagnation des carrières féminines.

  • Inertie démographique, qui aboutirait au fait que les hommes sont toujours au top et les femmes en bas, mais que le temps fera son affaire.
    Pour elles, il faut au contraire être proactif, car il n’y a pas assez de femmes dans le pipeline.
  • Répartition inégale des tâches, qui fait que les femmes sont débordées, ne veulent pas de responsabilités.
    Faux, car les femmes sans charge familiale ne progressent pas forcément mieux.
  • On affirme qu’elles s’intéressent moins à la recherche, qu’elles changent vite d’intérêt…
    On ne peut pas émettre ce jugement sans regarder le contexte parfois très hostile dans lequel les chercheuses évoluent.
  • Les femmes ne savent pas négocier correctement, c’est pour cela qu’elles ne percent pas.
    Faux, car même quand elles négocient bien, on constate que les femmes sont moins écoutées, peu valorisées, voire plus pénalisées que les hommes.

Virginia Valian évoque la question des « schémas », qu’elle préfère au terme « stéréotype » car c’est un concept plus large. Les études expérimentales prouvent que les femmes elles-mêmes sous-estiment les autres femmes et jugent négativement celles qui se distinguent. La psychologue souligne aussi que ceux et celles qui nient l’existence d’inégalités sont également plus nombreux à avoir une opinion défavorable des compétences féminines.

Selon Denise Sekaquaptewa, « la recherche montre que quelque soit le groupe social auquel on appartient, nous avons tous tendance à traiter les gens différemment en fonction de leur groupe social, qu’il s’agisse d’ethnicité, de genre, d’orientation sexuelle ou de handicap. Nous sommes tous sujets à des biais inconscients ». C’est ainsi que les femmes, en tant que personnes minoritaires, vont être davantage observées, perçues comme différentes et enfermées dans des rôles convenus.

Les petites rivières font ainsi les grands océans d’injustice : l’accumulation rapide des avantages permet aux hommes de progresser plus vite dans leur carrière, alors que les femmes cumulent les pénalités.

Rôle d'impulsion à jouer

Pour les deux chercheuses, on ne souligne pas assez que les équipes de travail mixtes réussissent mieux. Il faut dire et redire ces avantages, et les hiérarchies ont vraiment un rôle d’impulsion à jouer.

« Nous n’avons pas à nous sentir coupables des schémas de genre. Nous en avons tous (…). Mais nous devons prendre la responsabilité de changer », a claironné Virigina Valian lors de sa conférence publique, invitant les universitaires de sexe masculin à modifier quelques habitudes : regarder les femmes quand elles parlent, prévoir davantage d’intervenantes féminines dans les conférences, les nominer plus souvent pour des prix. Quant aux directions des institutions, le suivi de tableaux de bord et la mise sur pied de groupes de pilotage peuvent déjà faire beaucoup pour que la prise de conscience aille au delà de la simple bonne volonté.

Brigitte Mantilleri, Déléguée à l'égalité de l'Université de Genève
(avec EMC)

Une opération montée par le PRN LIVES (Nicky Le Feuvre, Floriane Demont, Sylvie Burgnard, Emmanuelle Marendaz Colle), le Bureau de l'égalité de l'UNIL (Stefanie Brander, Carine Carvalho) et le Bureau de l'égalité de l'Université de Genève (Brigitte Mantilleri, Olivia Och)