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Monoparentalité : une situation de plus en plus banale, mais un concept à redéfinir

Le Pôle de recherche national LIVES organise les 6 et 7 juin 2014 un colloque à l’Université de Lausanne avec une quinzaine d’intervenant-e-s de plusieurs pays afin d’explorer de manière interdisciplinaire et comparative la multiplicité des formes de monoparentalité et leurs conséquences sur le parcours de vie.

Depuis les années 70, le nombre d’enfants qui ne sont pas élevés dans le cadre d’une famille traditionnelle – avec un couple de parents biologiques unis par les liens du mariage – n’a cessé d’augmenter. Autrefois, les parents qui élevaient leur(s) enfant(s) seuls étaient soit des veufs ou des veuves, soit ce qu’on appelait alors des « filles-mères », avec tout le poids du jugement moral qui accompagnait alors ce terme.

Cette situation a bien changé avec la multiplication et la banalisation des divorces, l’augmentation de l’espérance de vie, la généralisation de la contraception et la légalisation de l’avortement. Une monoparentalité « choisie », ou du moins assumée, aurait-t-elle remplacé la monoparentalité « subie » ? Et surtout, quels sont les défis que rencontrent aujourd’hui les parents concernés ? Tels sont quelques-uns des aspects qu’abordera le colloque « Monoparentalité dans une perspective parcours de vie » des 6 et 7 juin, organisé à l’Université de Lausanne par le PRN LIVES en collaboration avec les universités de Berne et de Genève.

Une réalité multidimensionnelle

« La recherche sur la monoparentalité est encore trop souvent réduite aux aspects de pauvreté et de marginalité. Mais la réalité des mono-parents est plus multidimensionnelle », explique l’organisatrice principale, la Prof. Laura Bernardi, vice-directrice du PRN LIVES. Elle attend de ce colloque « des échanges riches, pour avancer dans la connaissance théorique sur la diversité des formes familiales, et dans la connaissance empirique sur l'expérience de la monoparentalité au niveau des besoins et des ressources de ces parents ». Elle espère aussi pouvoir en tirer « des suggestions sur la manière dont les politiques sociales peuvent répondre à cette problématique ».

Une quinzaine de présentations sont prévues, avec des sociologues, des démographes, des psychologues et des politologues venu-e-s notamment d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne, d’Irlande, de Belgique, de Finlande, de Pologne, de Hongrie, des Etats-Unis et d’Australie. Les méthodes tant quantitative que qualitative et mixte sont représentées dans ce programme, et plusieurs études utilisent des données longitudinales.

Les deux oratrices principales seront la Dr. Marie-Thérèse Letablier-Zelter, du Centre d’Economie de la Sorbonne, Université Paris 1, et la Dr. Anne-Laure Garcia, chercheuse au Centre Marc Bloch et à l’Université de Postdam.

Action publique et identité familiale

Cette dernière donnera une conférence intitulée « La construction de l’identité de mère célibataire dans les régimes français et allemands », tirée de son livre Mères seules. Action publique et identité familiale, paru en 2013 aux Presses universitaires de Rennes à la suite de sa thèse de doctorat. La chercheuse montre comment les dispositifs légaux et institutionnels agissent sur les normes et les représentations des individus, dans ce cas précis les mères célibataires.

Cette recherche est basée sur l’analyse structurelle d’entretiens narratifs menés entre 2008 et 2010 avec des femmes étant devenues mères célibataires pendant la période allant de 1977 à 1987, c’est à dire après la légalisation de l’avortement et avant la réunification allemande. Anne-Laure Garcia a pu ainsi démontrer l’impact de la sphère étatique sur le rapport de ces femmes à la maternité : en Allemagne de l’Est par exemple, le fait qu’emplois, logements et crèches étaient garantis a permis une certaine émancipation des mères célibataires, bien plus nombreuses qu’en Allemagne de l’Ouest où prédominait le modèle de la mère traditionnelle au foyer, et mieux acceptées qu’en France où la figure de la mère célibataire « assistée » véhiculait une image plus négative.

La comparaison a permis à la chercheuse de définir trois processus communs à l’ensemble des situations : « l’internalisation de l’univers des possibles », « la structuration des attentes » et « l’auto-compréhension par rapport aux prescriptions externes ». L’identité parentale se construit ainsi dans un contexte d’interférence avec les politiques sociales.

Ruptures et discontinuités

La conférence de la Dr. Marie-Thérèse Letablier-Zelter portera quant à elle sur les « Ruptures et discontinuités de la vie familiale : le cas des familles monoparentales ». Elle soulèvera le problème de la définition et du périmètre de la notion de famille monoparentale, à l’heure où la majorité des enfants qui grandissent dans de tels contextes ont en fait leurs deux parents.

En passant en revue les différents types de familles dites monoparentales, la chercheuse distinguera plusieurs profils socio-éco-démographiques et s’intéressera aux différentes trajectoires – transitoire ou durable – de monoparentalité. Sans surprise, les situations les plus durables sont en général celles des mères célibataires appartenant aux couches les plus défavorisées de la population. Enfin elle s’interrogera sur les effets de la monoparentalité sur les parents et leurs enfants, sur la gestion de la coparentalité et sur le statut du parent tiers dans les familles recomposées.

Pour Marie-Thèrèse Letablier-Zelter, la dénomination « famille monoparentale » ne convient plus et renvoie à des contextes différents si l’on se réfère à la question purement physique de la résidence des enfants, à celle – économique et sociale – des ressources ou encore à celle – juridique et éducative – de l’autorité parentale.

Les défis des nouvelles formes de famille

« En France, plus de la moitié des enfants naissent hors mariage. Ce n’est donc plus cette institution qui fonde la famille. Mais si les mères célibataires ne souffrent plus de stigmatisation morale, on peut cependant encore parler de stigmatisation sociale, car leur taux de pauvreté est en général supérieur à celui des couples et leur accès au marché du travail plus difficile », relève Marie-Thérèse Letablier-Zelter. Elle craint que « la banalisation de cette forme de parentalité entraîne un désintérêt pour les réels défis socio-économiques et légaux que posent les nouvelles formes de familles ».

Enfin le colloque permettra d’aborder d’autres aspects de la monoparentalité comme le bien-être, le réseau social, ainsi que la santé physique ou psychique des parents ou encore la réussite sociale des enfants. Des enjeux qui viendront sans doute alimenter la réflexion du PRN LIVES dans son propre projet en cours sur la monoparentalité.