Photo © LVES Hugues Siegenthaler

L’histoire de l’assurance chômage montre syndicats et patronat là où on ne les attend pas

Les Editions Antipodes publient «L’assurance chômage en Suisse. Une socio-histoire (1924-1982)», fruit d'une collaboration entre un membre du PRN LIVES et une jeune chercheuse de l'Université de Berne. Co-auteur, le Prof. Jean-Pierre Tabin à Lausanne explique les enjeux mis à jour par cette recherche.

Professeur à la Haute-école de travail social et de la santé – EESP Lausanne et à l’Université de Lausanne et chercheur au sein de l’IP5 du Pôle de recherche national LIVES, Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie (PRN LIVES), Jean-Pierre Tabin sort en ce mois de mars 2013 aux éditions Antipodes un ouvrage écrit en collaboration avec Carola Togni, doctorante à l’Université de Berne. Intitulé L’assurance chômage en Suisse. Une socio-histoire (1924-1982), ce livre est le résultat d'une recherche financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique.

Le Prof. Tabin explique : « Nous sommes partis de la question suivante : Est-ce que le mouvement syndical a joué le rôle qu'il prétend aujourd'hui avoir joué dans la mise en place de l'assurance chômage obligatoire, l’Union syndicale suisse (USS) écrivant par exemple en 2008 qu'une "grande partie du travail de l’USS au XXe siècle [a consisté] à transférer [les] institutions d’assurances liées à des syndicats particuliers dans un système étatique, valable pour tout le monde".

» Pour répondre à cette question, nous nous sommes interrogé·e·s sur le rôle des organisations - syndicales et patronales - dans la mise en place de l'assurance. Sur la base d'archives, nous montrons d'une part l'intérêt du patronat au développement d'une assurance chômage. Elle permet à la fois de promouvoir un modèle libéral d'engagement et de licenciement du personnel et de socialiser le coût des licenciements. Cet intérêt patronal au développement de la politique sociale est trop souvent oublié.

Paradoxes de l’action syndicale

» D'autre part, nous étudions les logiques dans lesquelles les syndicats sont pris avec leurs caisses de chômage. Comme cette activité leur permet de recruter des membres, ils ne sont en effet guère enclins à s'en séparer. Mais ils ont besoin d'un soutien étatique, surtout en période de crise, sinon leurs caisses vont à la faillite. Cette logique amène les syndicats à s'opposer durant de nombreuses années à l'obligation d'assurance, qui mettrait fin à leur stratégie de recrutement et les obligerait à accepter dans leurs caisses tous les risques, même les mauvais. Ils sont également contraints d'accepter des contrôles étatiques sur leurs caisses en contrepartie des subventions reçues et de s'engager à ne pas financer avec cet argent leur activité syndicale, notamment en cas de grève.

» Ils deviennent ainsi ce qu'ils sont aujourd'hui en matière d'indemnisation du chômage : des auxiliaires de l’État. Cette position permet aux syndicats d'être considérés comme des partenaires crédibles de la gestion publique. Ce faisant, ils font leur la vision étatique du chômage: ils ne discutent pas, par exemple, le fait que la durée du chômage soit limitée ou que l'indemnisation soit inférieure au salaire, ils ne contestent pas qu'elle ne soit financée que par l'emploi (reléguant ainsi dans le néant assurantiel le travail domestique), ni le fait que les personnes au chômage soient obligées d'accepter un emploi, contrairement à d'autres groupes, comme les associations de chômeuses et chômeurs.

Intérêts conjoncturels et sectoriels

» Les débats et controverses concernant l’assurance chômage au cours de son histoire ne sont pas soutenus par des visions antagonistes de la politique sociale qui devrait être menée sur cet objet, mais par les intérêts du moment de chacun des acteurs (surtout syndicaux et patronaux) et leur capacité à les imposer. L’assurance de 1924 n’est de loin pas identique à l’assurance actuelle, mais la représentation du chômage comme temps social spécifique n’a pas fondamentalement changé. Et le consensus autour du fait que l’absence d’emploi ne doit pas découler d’une décision individuelle pour être indemnisé doit être rapporté au fait que la socialisation de l’absence d’emploi via l’assurance autorise les employeurs à licencier sans avoir à en payer les conséquences. »