Photo eminavn © iStock

Investissement social: des lions qui buttent sur l’effet Matthieu en rêvant d’être papillon

Plusieurs images tirées de la zoologie et des Evangiles ont été utilisées au cours de la conférence internationale « Evaluer la stratégie d’investissement social » organisée à et par l’IDHEAP avec le soutien de l’Université de Lausanne et du Pôle de recherche national LIVES. L’occasion de belles joutes rhétoriques et théoriques sur des questions de fond : comment l’Etat social peut-il endiguer durablement la précarité, et comment mesurer ces efforts ?

Ils n’ont pas tranché... Mais disséqué, comparé et questionné, oui ! La quarantaine de chercheurs et chercheuses venus débattre des politiques d’investissement social à Lausanne les 10 et 11 avril 2014 sont repartis avec de nouvelles pistes de travail, enrichis de différentes méthodes et perspectives.

« Nous avons débouché sur plus de questions que de réponses, mais le but de ce colloque n’était pas d’offrir des recettes. C’est une discussion scientifique qui avance. Et il faut accepter que la recherche n’est que rarement directement utile », a confié à l’issue de l’événement le principal organisateur, Prof. Giuliano Bonoli, se disant très satisfait des échanges occasionnés.

Dès l’ouverture de la conférence, il a insisté sur la question clé : « Quelle est la capacité de l’investissement social d’atteindre les plus désavantagés ? » Ce fameux « effet Matthieu » tant redouté - ainsi dénommé en référence à la phrase de l’évangéliste : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a » - a hanté l’ensemble du colloque et s’est représentée sans trouver de véritable réponse lors de la table ronde finale.

Une piste pour l'universalité

Pour les uns, comme Gøsta Esping-Andersen, qui a donné une conférence plénière très suivie le premier jour, la solution ne fait pas de doute : « Nous devons mettre l’argent [sous entendu ‘des politiques sociales’] dans les enfants : personne ne pourrait tirer un tel rendement à la bourse ! » Mais comment faire pour viser véritablement les plus pauvres ? - lui a demandé une participante. « Les classes supérieures doivent tirer avantage du système d’accueil préscolaire pour être d’accord de le financer », a répondu le célèbre sociologue danois, offrant ainsi une première piste.

Ce credo n’a cependant pas convaincu tous les orateurs, telle Bea Cantillon, de l’Université d’Anvers, qui persiste à penser que l’investissement social ne doit pas être la priorité des politiques sociales. Comparant les investissements sociaux aux lions, « dangereux pour les faibles », elle a déclaré préférer les éléphants, « lents et protecteurs », ainsi qu’elle se représente l’Etat-providence. Une autre voie existe encore du côté des papillons, a-t-elle ajouté pour symboliser l’innovation sociale, ou autrement dit les politiques locales d’activation venant de la base, « mais les papillons sont trop volatiles »… « Il faudrait mélanger les trois approches », fut finalement sa conclusion.

Au cours des deux jours de colloque, de nombreuses communications ont démontré le poids du contexte régional, les limites de l’analyse en fonction des données disponibles, et la difficulté d’évaluer les résultats de l’investissement social sans disposer de réelles possibilités de contrôle. « Nous essayons de torturer les données », reconnaît Giuliano Bonoli, tout en précisant que « la recherche contribue à faire évoluer les indicateurs, et donc le monitoring, par exemple en élargissant la notion de seuil de pauvreté à la question de l’exclusion sociale. »

Mesurer le non investissement

Malgré les doutes et les questions en suspens, quelques certitudes sont venues conclure ces deux jours de réflexion à l’heure de la table ronde. « Les pays qui ont pratiqué l’investissement social sont ceux qui s’en sont le mieux sortis pendant la crise », a déclaré Lieve Fransen, directrice des politiques sociales et du programme Europe 2020 à la Commission européenne. « En coupant dans l’éducation, l’Espagne a fait tout le contraire : c’est à mon avis la voie du désastre », a-t-elle ajouté. Son vœu est que la recherche sur l’investissement social fournisse davantage d’outils de mesure et d’argumentation aux politiques : « Mesurer l’impact du non investissement serait un chantier de travail important pour le monde académique ! »

Enfin, à la question de départ de savoir si l’investissement social pourrait dépasser l’effet Matthieu afin de ne pas bénéficier qu’aux plus privilégiés, les positions sont restées prudentes, mais consensuelles. Certains ont même avancé que verser des allocations aux plus pauvres pourrait être vu comme une forme d’investissement social, puisque sans cela les enfants des bénéficiaires n’auraient plus aucune perspective.

L’ensemble des participants à la table ronde a ainsi reconnu que protection sociale et investissement social sont complémentaires et ne sauraient s’exclure mutuellement. « Nous avons besoin des éléphants et des lions. Et nous soutenons aussi les papillons ! », a glissé malicieusement Ludwig Gärtner, vice-directeur de l’Office fédéral des assurances sociales. Il a cependant invité les chercheurs à prendre en compte les contraintes budgétaires des Etats et le poids de l’opinion publique : « Les idéologies sont très fortes en Suisse sur les questions tournant autour de la famille et de la petite enfance », a-t-il mis en garde.

Carottes et bâtons

Pour les organisateurs, les pistes qui restent à creuser ne manquent pas. « Il ne faut pas penser que le seul but de l’investissement social est d’être rentable pour l’Etat. Il sert aussi la stabilité et la cohésion sociale », affirme Giuliano Bonoli. Le professeur avoue que certains points encore peu traités par la recherche pourraient déboucher à l’avenir sur des contractions internes, comme la question des incitations pour accéder aux prestations d’investissement social : « Faut-il prévoir des bâtons en plus des carottes ? » Le débat continue…