Image de la couverture du livre "Parents après 40 ans" de Marc Bessin et Hervé Levilain, Editions Autrement, 2012

Faire face à la parentalité tardive, un phénomène pas si récent que l’on croit

Certains séminaires du PRN LIVES sont l’occasion d’inviter des chercheurs et chercheuses suisses ou étrangers pour présenter des travaux de recherche. C’est dans ce cadre que s’est déroulée, le 9 avril 2013 à l'Université de Lausanne, une intervention de Marc Bessin, sociologue français bien connu, à propos de ses recherches sur la parentalité après 40 ans.

Le séminaire de l’IP6 du Pôle de recherche national LIVES a pour ambition générale d’explorer l’heuristique de l’analyse des mondes professionnels sous l’angle de la sociologie du parcours de vie et des études genres. C’est très précisément à l’intersection de ces deux domaines de recherche que se situait l’intervention de Marc Bessin, chercheur au CNRS et directeur de l’IRIS (EHESS-Paris), à propos des «logiques biographiques de la parentalité tardive» dans le contexte français.

Frontières biologiques et sociales de la parentalité tardive

La «parentalité tardive» compte au nombre des sujets médiatiques souvent rattachés aux métamorphoses supposément récentes de la sphère familiale. Un tel statut enjoint les chercheurs et chercheuses à être particulièrement précautionneux dans la définition de leur objet. Marc Bessin rappelle ainsi, en guise de préliminaire, que la question de la «parentalité tardive» stricto sensu n’est pas un phénomène récent. Avoisinant les 10% de la population au début du XXe siècle, la proportion de parents «tardifs» n’a cessé de décroître en France jusqu’au début des années 1980, pour ensuite seulement augmenter lentement et atteindre les 4% aux alentours des années 2000. Cette diminution de parents «sur le tard» au cours du XXe siècle est dû à une baisse progressive de la proportion des familles nombreuses, qui entraînait autrefois mécaniquement, pour les personnes ayant quatre enfants ou plus, de grandes chances de devenir parents passé quarante ans.

La focalisation médiatique sur la parentalité tardive n’est donc pas l’indicateur d’un phénomène authentiquement nouveau. Elle s’inscrirait plus généralement dans l’inflation médiatique qui entoure la question des «grossesses à risque», dans le sillage de la diffusion, depuis les années 1970, de la pratique médicale de l’amniocentèse et de la détection prénatale de la trisomie 21 notamment – dont les risques augmentent pour les enfant nés de mères après 40 ans.

Comme le souligne Marc Bessin, la recherche qu’il a menée ne vise pas à s’intéresser à la construction politico-scientifique de cette catégorie des «grossesses à risques». Son objectif a plutôt été d’analyser comment les personnes se saisissent de ces figures imposées de la parentalité et leur font face dans des configurations sociales singulières, en tenant compte du genre bien entendu, mais aussi de l’origine sociale et du parcours biographique.

Ajournement et recommencement

La notion de parentalité tardive recouvre donc un éventail de situations. Deux logiques biographiques principales peuvent être néanmoins dégagées des 44 entretiens menés dans le cadre de l’enquête de Marc Bessin auprès de parents «tardifs»: la logique de «l’ajournement» et celle du «recommencement».

La logique de l’ajournement se décline différemment selon le genre. Elle peut s’inscrire dans la continuité d’un «célibat qui dure», la plupart du temps pour des hommes qui ont passé la première partie de leur vie professionnelle à fortement investir la sphère professionnelle en délaissant leur vie privée. Au contraire, dans une modalité biographique plus mixte, cette logique d’ajournement peut également s’inscrire dans un projet de prolongation d’une forme de vie comme «couple sans enfants». A la suite des mouvements de mai 68, un tel choix relève bien souvent d’une remise en question des cadres institutionnels (et fortement genrés) de la vie professionnelle et familiale, plus attentive à la recherche de soi et à l’investissement des sphères de l’activité associative ou militante. Ce sont ces investissements parallèles qui tendent ici, à retarder de facto la mise en place d’un projet procréatif.

La logique du recommencement peut quant à elle être subdivisée en deux modalités distincte. Dès lors qu’elle intervient après une première expérience de vie en couple avortée, la parentalité tardive peut prendre l’aspect d’un nouveau départ. Elle peut être alors saisie comme une chance d’accomplir une parentalité idéalisée, aux vues des possibles erreurs ayant nourri la première rupture. Elle entraîne une réévaluation des expériences passées, et prend ainsi la forme d’un événement important de la vie («turning point»). A l’inverse, cette logique du recommencement peut également s’inscrire dans une histoire conjugale assez longue, avec le même partenaire. Cette dernière modalité, concernant généralement les personnes de classes populaires, est peut-être quant à elle la plus éloignée des conceptions médiatiques de la «parentalité tardive».

Pierre Bataille

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On pourra trouver l’intégralité du développement des analyses de Marc Bessin dans son livre (co-écrit avec Hervé Levilain), «Parents après quarante ans», paru en 2012 aux éditions Autrement, ou encore dans le dossier d’étude publié par la CNF en 2005 et co-écrit avec Hervé Levilain et Arnaud Regnier-Loilier (http://www.univ-metz.fr/recherche/labos/2l2s/travaux/parentalite-tardive_Levilain.pdf).