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Le boom des centenaires est un challenge pour la société et pour leurs enfants seniors

Les personnes de 90 ans et plus constituent le groupe d’âge dont la croissance est la plus rapide. La Prof. Daniela Jopp collecte depuis plusieurs années et dans plusieurs pays des données sur cette population. Elle démarre un nouveau projet en Suisse qui s’intéresse aux relations de ces individus très âgés avec leurs enfants eux-mêmes âgés. Le 22 septembre 2016, elle donnera une conférence publique à l’occasion de l’ouverture des cours de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.

« Bientôt tous centenaires ? », interroge le titre de la prochaine conférence publique de Daniela Jopp, professeure associée à l’Université de Lausanne et au Pôle de recherche national LIVES. Un enfant sur deux né dans les années 2000 pourrait bien le devenir, annonçait-elle déjà en février dernier lors d’une autre intervention dans le cadre de la conférence REIACTIS. Le 4e âge nous concerne non seulement parce que nous risquons de l’atteindre, mais aussi parce qu’il y a des chances que nos parents vivent bien au-delà de ce qu’ils avaient imaginé.

Les progrès de la médecine ne sont pas les seuls responsables. Un meilleur niveau de vie et plus d’attention portée à la santé permettent à un nombre croissant d’individus de prolonger leur espérance de vie. En dix ans, le nombre de centenaires a augmenté de 30% aux Etats-Unis. Et la probabilité pour les personnes très âgées de conserver leurs capacités cognitives intactes augmente également. Plus de la moitié des centenaires étaient récemment dans cette situation favorable, contre 41% dix ans plus tôt, selon une étude menée par Daniela Jopp et d’autres collègues sur un échantillon allemand.

Les bienfaits d’une vie active

« Nous avons observé que les personnes nées autour de 1912 dont les capacités cognitives sont les plus élevées sont celles qui ont été les plus actives dans leur vie »,  détaille la chercheuse. « Par exemple, les femmes de cette cohorte de centenaires qui ont disposé d’un compte en banque personnel ont un meilleur fonctionnement. Pour les personnes de la cohorte précédente, nées au tout début du siècle, c’était un niveau d’éducation plus élevé et une bonne santé qui permettaient de prédire une meilleure santé mentale. Apparemment, pour les cohortes de centenaires plus récentes, l’activité au cours de la vie a eu un effet protecteur plus important. »

Parlant de santé mentale, un autre fait surprend également : la grande majorité des centenaires ne montre aucun signe de dépression, et seuls 10% indiquent qu’ils désirent mourir. De manière un peu moins étonnante, ceux qui vivent en institution montrent une moins grande satisfaction de vie que ceux qui ont conservé un logement privé. Avoir encore des plans et s’occuper des autres permet aussi aux personnes très âgées de conserver cette envie de vivre : « Une dame à New York nous a raconté vouloir connaître les résultats du Super Bowl de la saison suivante. Deux autres personnes tenaient le coup par souci pour leur fils malade », raconte Daniela Jopp.

Relations sociales et affectives

Les constats du réseau international de recherche constitué par la Prof. Jopp sont parus cet été dans un numéro spécial du Journal of Aging & Social Policy. Sur la base de trois enquêtes menées au Portugal, en Allemagne et aux Etats-Unis, ces papiers s’intéressent tout particulièrement aux relations sociales et affectives de ces grands vieillards, une ligne de recherche que Daniela Jopp poursuit maintenant en Suisse grâce au soutien de la Fondation Leenaards et du Pôle de recherche national LIVES.

Etant donné l’importance reconnue des liens affectifs sur le bien-être, et du fait que les personnes très âgées ont souvent vu disparaître la plupart de leurs contemporains, la recherche de Daniela Jopp entend creuser l’aspect des relations entre ces individus et leur progéniture, entrée ou presque dans le 3e âge. Son équipe a commencé à s’entretenir et cherche encore d’autres contacts avec des dyades de parents-enfants âgés afin de comparer deux groupes : un premier composé de parents de plus de 95 ans et leurs enfants de plus de 65 ans, et un deuxième ensemble constitué de parents âgés de 70 à 85 ans et leurs enfants âgés de 40 à 60 ans.

La chercheuse s’attend à observer une certaine ambivalence dans ces rapport, en particuliers chez les dyades les plus âgées : « Les enfants décrivent en général comme une chance le fait d’avoir un parent très âgé encore en vie, mais ils se plaignent de ne plus avoir assez de temps pour eux-mêmes. Avec le temps, il arrive que d’anciennes blessures psychologiques finissent par ressurgir dans la relation. »

Nouveaux besoins

Le but, en cernant mieux les besoins des aînés et de leurs enfants seniors, est de pouvoir alimenter la réflexion autour de la prise en charge, non seulement des (presque) centenaires, mais aussi des « jeunes » retraités qui s’occupent de leurs parents, car leur propre santé finit souvent par pâtir de cette charge : « Les gouvernements devraient avoir les proches-aidants dans leur radar », soutient Daniela Jopp.

Et puisqu’une bonne partie de la population est destinée à connaître le même sort, elle s’étonne qu’on ne s’occupe pas davantage des problèmes des personnes âgées et très âgées. Les mesures devraient passer, selon elle, par offrir un vrai rôle aux aînés dans la société, leur proposer des mesures de rééducation physique quand nécessaire, se soucier de leur mobilité, veiller à ce que leurs lunettes et appareils auditifs soient régulièrement adaptés, prendre au sérieux et soulager leurs douleurs. Autant de signes de considération permettant une meilleure qualité de vie qui ne font pas encore partie des habitudes, comme si cette partie grandissante de l’humanité n’était que quantité négligeable.