Le 4e âge à portée de tous : parution d’un livre qui incarne parfaitement cette nouvelle réalité humaine

Le 4e âge à portée de tous : parution d’un livre qui incarne parfaitement cette nouvelle réalité humaine

Christian Lalive d’Epinay et Stefano Cavalli publient un ouvrage grand public à la fois sensible et érudit dans la collection « Le Savoir suisse », puisant dans un vaste réservoir de données et de témoignages recueillis au cours des trente-cinq dernières années en Suisse auprès de personnes de plus de 80 ans, tranche d’âge à la plus forte croissance démographique.

Quand il vous donne rendez-vous sur un quai de gare, Christian Lalive d’Epinay vous annonce d’emblée, afin que vous puissiez le reconnaître : « Je suis grand, vieux et mince ». A 75 ans, ce sociologue doublé d’un infatigable voyageur est certes un spécialiste reconnu du vieillissement, fondateur et ex-directeur du Centre interfacultaire de gérontologie et professeur honoraire de l’Université de Genève. Mais à la lecture du livre qu’il publie ces jours avec Stefano Cavalli - son ancien doctorant devenu maître assistant et qui prendra dès janvier la responsabilité d’un centre universitaire tessinois de compétence sur le vieillissement, on est tenté de citer leur propre ouvrage pour relativiser : « L’éveil de la conscience d’être vieux est toujours soutenu par l’expérience vécue de la fragilisation ». Or Christian Lalive d’Epinay n’a rien de fragile, et le livre des deux auteurs montre bien que la vieillesse ne commence maintenant, pour beaucoup, qu’après 80 ans, au cours de ce quatrième âge que la plupart des habitants des sociétés industrialisées finissent de nos jours par atteindre.

A n’en pas douter cependant, la proximité de l’échéance pour Christian Lalive d’Epinay contribue à donner à cette publication une tonalité particulière : « Avantage de mon âge, je crois avoir le droit d’associer vieillesse et mort sans détour, sans craindre de choquer. Stefano a joué un rôle important sur ce point, en m’encourageant à exprimer quelques-unes des convictions que j’ai acquises en trente ans de recherches sur le thème, tout en m’aidant à garder une certaine distance dans la manière de l’exprimer », explique le sociologue.

Richesse des données

Au cours de leur longue collaboration, Christian Lalive d’Epinay et Stefano Cavalli - tous deux impliqués dans le Pôle de recherche national (PRN) LIVES, le premier en tant que membre de son Conseil consultatif, le second comme chercheur au sein de l’IP13 - ont travaillé sur cinq enquêtes transversales ou longitudinales sur la population âgée, réalisées de 1979 à 2011 (GUG-1979, CIG-1994, SWILSOO, CEVI, VLV), la dernière étant financée par le PRN LIVES. Trois de ces enquêtes ayant eu un volet qualitatif, les témoignages abondent dans "Le Quatrième Âge ou la dernière étape de la vie" et lui donnent une grande partie de sa force.

En quelque 130 pages au style fluide et vivant, les auteurs dressent le portrait d’une population loin d’être aussi homogène que prévu, malgré ses traits communs. Si l’expérience de la fragilisation concerne une majorité de personnes très âgées, toutes n’arrivent pas en fin de vie de manière totalement dépendante. Cette auscultation sociologique du quatrième âge nous instruit sur les changements qui s’opèrent dans cette phase de la vie, sur les inégalités entre hommes et femmes (qui ne sont pas forcément là où on les attend) ainsi qu'entre les classes sociales, et nous ouvre les yeux sur les questions de conscience et d’identité qui agitent les individus.

De la mort et du sens de la vie

Le livre se termine par une réflexion sur le voisinage de la mort et le sens de la vie, réflexion enrichie par l’apport de témoignages très émouvants des participants aux enquêtes, ainsi que par des références littéraires et philosophiques allant de l’Antiquité aux existentialistes.

On ne peut refermer cet ouvrage sans se demander ce que le professeur à la retraite qui l’a co-rédigé fait de toutes ses connaissances pour se préparer à l’inéluctable : il répond par une liste d’occupations mêlant petits-enfants, randonnée, excursions dans des territoires « hors civilisation » (Grand Nord canadien, Alaska…), amitié et lectures en tous genres, y compris la poésie, « ce qui est nouveau et m’a surpris moi-même », confesse-t-il en citant deux vers de Philippe Jaccottet : « Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance / plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne… »