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Le vieillissement actif est-il un idéal atteignable pour les moins favorisés ?

Dans une thèse défendue le 26 février 2015 à l’Université de Genève dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES, Laure Kaeser s’interroge sur « les normes contemporaines du vieillissement au prisme des parcours de vie » en prenant le cas des personnes âgées issues de la migration économique. Au terme d’une plongée passionnante dans l’interaction entre les trajectoires migratoires et les politiques publiques en matière de retraite par le pays d’accueil, la chercheuse invite à prendre en compte la pluralité des formes de vieillissement et à favoriser une démocratisation de l’accès aux ressources.

Parmi les personnes âgées en Suisse, il y a des migrants. Ce fait n’a pas échappé à l’équipe de chercheuses et chercheurs impliqués dans l’enquête Vivre-Leben-Vivere (VLV) menée au Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités (CIGEV) de l’Université de Genève. L’étude est soutenue par le Pôle de recherche national LIVES et plusieurs doctorant-e-s y travaillent.

Du fait de leur âge, de leur origine et de leur position socio-économique, les personnes étrangères peu qualifiées de plus de 65 ans forment une population difficile à atteindre, encore mal connue de la recherche et peu prise en compte par les politiques sociales. C’est pourquoi l’enquête VLV a collecté des données à Bâle et Genève sur 365 retraités issus d’Italie, d’Espagne et du Portugal, soit les trois principaux pays de provenance d’anciens travailleurs immigrés de secteurs comme la construction, l’industrie ou le nettoyage. C’est sur cet échantillon, au sein d’un ensemble plus large de 3600 répondants examinés par VLV, que Laure Kaeser a choisi de travailler.

Un concept ambivalent et normatif

La jeune sociologue observe comment les apports de la gérontologie d’une part et les politiques de l’Etat social moderne de l’autre concourent à construire et encourager le modèle du « vieillissement actif », étant entendu que les personnes âgées vivent mieux et coûtent moins quand leur pouvoir d’action est maintenu. Elle constate cependant l’ambivalence de ce concept et son aspect normatif, et se demande si le « bien vieillir » véhiculé par l’image du « senior actif » ne laisse pas de côté celles et ceux dont le parcours de vie n’a pas permis d’accumuler les ressources nécessaires. En incitant les aînés à travailler plus longtemps, à se maintenir en forme par le sport, à se cultiver, à entretenir leur réseau et à se rendre utiles, ce discours risque de marginaliser encore davantage les plus vulnérables et les moins intégrés. Or les données recueillies par VLV montrent bien que les migrantes et les migrants sont surreprésentés parmi celles et ceux dont l’état de santé, les moyens matériels et le niveau d’éducation sont les plus bas.

La perspective des parcours de vie permet à la chercheuse de mettre en rapport les trajectoires migratoires, professionnelles, familiales et de santé, et d’analyser leurs interactions avec la réalité institutionnelle du pays hôte. Elle conduit à s’intéresser au contexte historique et social de ces biographies (les épisodes xénophobes ont laissé des traces…), à leur temporalité et à la manière dont les valeurs et les normes sociales ont été internalisées (ou pas) par des individus pris entre différents référentiels. La recherche de Laure Kaeser montre ainsi que la notion de vieillissement actif possède une forte connotation ethno-centrée et correspond avant tout aux sujets les plus favorisés culturellement, socialement et économiquement. Et puisque les rapports de domination sont présents, les questions de l’articulation de l’origine et de l’âge avec le genre se posent également à la chercheuse, qui perçoit d’importantes différences hommes-femmes dans les contraintes et les opportunités de cette génération.

Qu’est-ce que l’activité ?

« Un homme qui passe sa journée devant la télé au lieu de s’activer est-il fatigué ? souffrant ? isolé ? A l’inverse, celui qui préfère bricoler ou aller au bistrot cherche-t-il à s’occuper ou à s’extraire de la sphère domestique dont il se sentirait "chassé" par sa femme ? Et aurait-il le même genre d’occupation s’il avait les moyens de voyager ? Est-ce que cela a du sens d’inciter les migrants à la randonnée si cela n’a jamais fait partie de leur pratique avant la retraite ? », se demandait Laure Kaeser lors d’un entretien à quelques jours de la défense de sa thèse pour illustrer quelques stéréotypes sur l’(in)activité des migrants.

Une des richesses de son manuscrit tient dans la réflexion qu’elle mène dans sa conclusion sur le rôle et la responsabilité du milieu académique. Les difficultés rencontrées par VLV pour rassembler des participant-e-s issu-e-s de la migration forment un chapitre entier de sa thèse, et ne sont pas étrangers à ce questionnement. Car de nombreux migrants ont montré une certaine tendance à se méfier des personnes mandatées pour collecter les données de l’enquête, assimilées à des agents de l’Etat. Et de fait, selon la chercheuse, le risque existe que la recherche soit instrumentalisée et génératrice d’injonctions normatives. D’une vision holistique du vieillissement actif, on a vite fait de glisser vers une vision productiviste visant seulement à réaliser des économies…

Laure Kaeser affirme adhérer quant à elle à une posture de chercheuse impliquée dans la cité, soucieuse de « faire entrer dans le débat public les conquêtes de la science » et de donner « la parole aux gens sans parole », à travers notamment des arènes discursives qui intègrent l’ensemble des personnes âgées.

Pour un vieillissement démocratique

A la fin de sa réflexion, elle évoque plusieurs pistes pour sortir de l’ambivalence d’un vieillissement actif voulu comme émancipateur mais pourtant contraignant : plusieurs concernent des idées déjà avancées ailleurs en faveur d’un système plus égalitaire de pensions. Elle appelle surtout à favoriser « un vieillissement démocratique qui offre la place à des formes plurielles de vieillissement et porte comme idéal de société la démocratisation de l’accès aux capitaux économique, culturel et social tout au long du parcours de vie ».

Sa thèse se termine par ces mots: « La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Un retour aux fondamentaux, puisque cette idée forte est tout simplement le préambule de la Constitution suisse…

Commentaires du jury

Lors de sa défense, les membres du jury ont relevé « l’engagement réfléchi de la chercheuse dans son travail, sa capacité à prendre en compte les critiques pour améliorer sa discussion conclusive, le talent avec lequel elle a défendu ses vues, ainsi que son aptitude à mobiliser des collaborations », rapporte un de ses directeurs de thèse, le Prof. Michel Oris.

A travers cette recherche, Laure Kaeser a en effet su tirer le meilleur parti du réseau LIVES. En témoignent son appui sur le travail collectif qu’a été l’enquête VLV, sa construction théorique faisant place à une certaine interdisciplinarité, et surtout la co-écriture de plusieurs articles avec d’autres jeunes chercheurs dont les compétences théoriques et méthodologiques lui ont été précieuses, souligne-t-elle.

Ayant ajouté à son travail de doctorat un DAS (Diploma of Advanced Studies) en administration publique, elle est maintenant armée pour jouer son rôle dans la cité. Elle a entamé il y a un mois pour le Canton de Vaud une étude exploratoire sur le parcours des personnes bénéficiaires de l’aide sociale.

>> Kaeser, Laure (2015). Personnes âgées issues de la migration et vieilissement actif. Interroger les normes contemporaines du veillissement au prisme des parcours de vie. Sous la direction de Claudio Bolzman et Michel Oris. Université de Genève.